Un réchauffement qui s’accélère

Le Canada a déjà connu une hausse moyenne de 2 °C sur les soixante-quinze dernières années, selon le rapport d’Environnement et Changement climatique Canada. Cette trajectoire devrait s’accélérer : le document prévoit un ajout de 3 °C supplémentaires d’ici la fin du siècle si les orientations climatiques actuelles demeurent inchangées. Dans les régions les plus sensibles, ces hausses dépasseront largement les moyennes nationales. Le rapport indique une probabilité de 50 % que les températures hivernales s’élèvent de plus de 10 °C dans une grande partie du Nunavut d’ici 2100.

Alain Bourque, directeur d’Ouranos — consortium de recherche qui a contribué au rapport fédéral — situe ce document dans la hiérarchie scientifique internationale : « C’est un rapport important. C’est un peu comme un rapport du GIEC, mais pour le Canada seulement. » Ce rapprochement souligne l’ampleur des conclusions et leur portée pour les décideurs canadiens.

Les processus climatiques irréversibles

Le rapport identifie plusieurs mécanismes dont la dynamique s’est engagée de façon permanente. Selon le document, « le changement du niveau de la mer, la fonte des glaciers et le dégel du pergélisol se poursuivront même après la stabilisation des températures de surface ». Le texte ajoute que « le niveau moyen mondial de la mer continuera d’augmenter pendant des milliers d’années, à mesure que la chaleur excessive provenant des émissions passées continuera de se propager lentement dans les profondeurs océaniques ».

Cette inertie du système climatique signifie que même dans le scénario où le monde atteindrait la neutralité carbone d’ici 2075, le Canada subirait une augmentation de près de 50 % de la superficie ravagée par les feux de forêt. Les glaciers de l’Ouest canadien devraient perdre plus de 75 % de leur masse dans ce même contexte. Ces chiffres révèlent l’ampleur des transformations désormais en cours, indépendantes des choix politiques futurs.

La trajectoire politique en retrait

Or, le gouvernement libéral de Mark Carney a pris des orientations contraires aux recommandations scientifiques. Le gouvernement fédéral a écarté la tarification carbone pour les consommateurs, renoncé à plafonner les rejets polluants du secteur des industries fossiles et suspendu les objectifs pour la commercialisation de véhicules électriques. Ottawa a également admis qu’il n’atteindrait pas ses cibles de réduction des gaz à effet de serre pour l’année 2030.

Au printemps, le premier ministre canadien a conclu une entente avec l’Alberta pour la construction d’un oléoduc, assortie d’une promesse d’établir une usine de captage du carbone à grande échelle — technologie contestée par de nombreux experts. Ryan Ness, directeur de l’adaptation à l’Institut climatique du Canada, est explicite : « Le gouvernement fédéral ne se concentre pas sur les défis les plus importants associés aux changements climatiques. »

La publication en sourdine

La manière dont le rapport a été dévoilé soulève des questions sur la volonté gouvernementale de le diffuser. Environnement et Changement climatique Canada l’a rendu public à 16 h 29 un jeudi dans un communiqué qui ne reprend aucune des conclusions majeures scientifiques du document. Le communiqué met en avant des annonces récentes du gouvernement sur l’hydroélectricité tout en passant sous silence d’autres décisions favorables à l’industrie des énergies fossiles.

Alain Bourque relève cette discordance : « Ce rapport-là est aussi bon que celui de 2019, les scientifiques ont fait leur travail. Là où c’est moins bon que la dernière fois, c’est qu’il y a eu beaucoup moins d’efforts dans la communication, dans les breffages techniques pour les journalistes. » Ryan Ness ajoute : « Nous avons été surpris à l’Institut de voir que le gouvernement n’a pas suivi le même processus que lors du dernier rapport. On ne sait pas pourquoi ils ont fait ça, bien qu’on s’en doute… »

La ministre fédérale de l’Environnement, Julie Dabrusin, n’était pas disponible vendredi pour commenter le rapport. Son cabinet n’a pas répondu aux questions sur le choix du moment pour cette publication.

Le bilan économique à venir

L’Institut climatique du Canada évalue que les coûts pour l’économie canadienne des changements climatiques s’élèveront à des centaines de milliards de dollars par an d’ici la fin du siècle. Ryan Ness insiste sur l’urgence de l’adaptation : le pays doit renforcer ses efforts pour protéger les municipalités contre le risque accru d’incendies de forêt et d’inondations dans les années à venir. Alain Bourque formule le constat en termes plus généraux : « On est un peu rendus dans un autre monde. »