Le divorce entre le scrutin et la réalité physique

Cette absence criante du climat des débats électoraux ne surprend guère les responsables politiques eux-mêmes. Québec solidaire, autrefois fer de lance des revendications environnementales, vient de réviser à la baisse ses cibles de réduction des gaz à effet de serre. La co-porte-parole Ruba Ghazal reconnaît ouvertement : le parti est conscient de ce qu’elle nomme « la fatigue climatique ». Ce désengagement électoral répond à un phénomène bien identifié par la recherche scientifique. Une enquête menée en 2024 pour la revue Nature auprès de 130 000 personnes dans 125 pays a établi que 89 % des répondants estiment que les gouvernements devraient en faire plus pour combattre les dérèglements climatiques. Le clivage saute aux yeux : le soutien public existe, mais demeure invisible lors des scrutins, submergé par une saturation psychologique face aux actualités anxiogènes quotidiennes et par une lassitude envers des promesses gouvernementales répétées, repoussées et jamais tenues.

Les savants distinguent la fatigue climatique d’une réelle indifférence. Elle s’enracine dans trois mécanismes : la surinformation sur le déclin planétaire crée une anesthésie psychique ; les débats répétitifs sur les cibles d’émissions usent les esprits ; enfin, les gouvernements présentent les politiques climatiques comme autant de contraintes nouvelles plutôt que comme des investissements. Ce contexte a transformé l’absence climatique du débat électoral en argument politique lui-même : pourquoi en parler si les électeurs semblent ailleurs ?

Quand la santé se heurte aux limites physiques

Mais les changements climatiques ignorent les calendriers électoraux. La France en a reçu la démonstration au cours de l’été 2026. Les 52 jours de canicule qui ont traversé le pays ont saturé un système hospitalier en crise chronique. Bilan : au moins 7300 décès en surplus par rapport à une année standard — c’est-à-dire 7300 morts attribuables à la seule surmortalité liée à la chaleur extrême. Or, le Québec n’est pas épargné par ces phénomènes extrêmes. Les feux de forêt de 2023 et 2025 ont envahi les villes canadiennes de fumée toxique. Montréal a figuré, certaines journées, parmi les villes où la qualité de l’air s’avérait la pire au monde. Ces particules fines pénètrent profondément les poumons, augmentent les risques de maladies respiratoires et cardiovasculaires, et peuvent affecter le cerveau et divers organes. Pendant ce temps, les tiques et moustiques responsables de la maladie de Lyme et du virus du Nil occidental étendent leur territoire vers le nord — un glissement géographique directement lié aux nouvelles conditions thermiques. Aucun candidat ne peut ignorer que son électeur prioritaire pour la santé vote en contexte de menaces sanitaires liées aux dérèglements.

Le portefeuille des électeurs, en première ligne du chaos climatique

Le coût de la vie, parmi les grandes préoccupations énoncées par les répondants du sondage Synopsis, subit de plein fouet ce que certains spécialistes appellent la « heatflation ». Le prix de la viande au Canada grimpe depuis des années, non par accident, mais parce que les rendements des cultures fourragères — luzerne, maïs, foin, soya — s’effondrent sous les grands chocs climatiques et les sécheresses récurrentes. Ailleurs sur la planète, c’est le café, l’huile d’olive et le chocolat dont les cours flambent sous l’effet des vagues de chaleur, des pluies extrêmes ou des sécheresses qui frappent les bassins de production. Les perturbations climatiques qui touchent certains axes navigables, comme le Rhin ou le canal de Panama, ralentissent aussi le transport des marchandises et répercutent leurs coûts sur le panier d’épicerie québécois. Chaque choc climatique lointain résonne sur les prix locaux.

Le logement face à l’adaptation de demain

La crise du logement, parmi les trois priorités électorales majeures, pose une question que les candidats esquivent : ces dizaines de milliers d’habitations qu’on promet de construire seront-elles pensées pour le climat à venir, ou seront-elles des passoires thermiques obsolètes avant même leur livraison ? Vont-elles résister aux inondations qui menacent certains secteurs, pour éviter aux propriétaires des factures d’assurance ruineuses ? Les nouveaux quartiers réserveront-ils des espaces verts, puisque aucun électeur ne demande un voisinage sans arbres ?

Ce qu’on ne sait pas, ce qu’il faudrait demander

Le paradoxe de cette campagne réside en ceci : le climat n’apparaît nulle part dans les discours, mais ses empreintes parsèment chaque enjeu déclaré. Les électeurs votent sur des questions sanitaires, économiques et résidentielles qui sont, toutes trois, modelées par des forces climatiques qui restent innommées. Cette invisibilité n’est pas une victoire politique pour quiconque — c’est un vide. Il faudrait, lors des débats qui restent, que les candidats articulent comment ils construiront une santé résiliente à la canicule, une alimentation stable malgré les chocs agricoles, un logement durable face aux inondations. C’est le vrai débat climatique des élections québécoises, celui qui se fait par défaut, en silence, parce qu’on l’oublie de dire.