Trois piliers de la confiance madrilène

L’analyse de Manuel Morato ne repose pas sur les chiffres bruts. Elle s’articule autour de trois facteurs : la formation des pilotes, la capacité d’entretien et l’appartenance à l’OTAN. « Toute une organisation comme l’OTAN » demeure selon lui l’élément décisif que le Maroc ne peut pas reproduire. Madrid bénéficie d’une interopérabilité directe avec ses alliés atlantiques, d’accès à des exercices conjoints et d’une doctrine opérationnelle éprouvée. Le Maroc, en revanche, reste largement dépendant de fournisseurs extérieurs pour l’acquisition, la modernisation et la maintenance de ses équipements — une asymétrie structurelle que des commandes d’avions seuls ne peuvent pas corriger.

Sur le plan aérien, l’Espagne s’appuie sur l’Eurofighter comme colonne vertébrale. Les 25 appareils supplémentaires commandés consolident cette base. Face à cela, le Maroc prévoit de moderniser ses 23 F-16 actuels au standard F-16V et d’intégrer 25 F-16 Block 72 — livraisons retardées par la file d’attente mondiale de commandes. Deux simulateurs doivent préparer les pilotes marocains à cette transition, mais le calendrier demeure incertain.

L’industrie militaire comme rempart

Un facteur rarement mis en avant distingue Madrid de Rabat : l’Espagne participe directement à la fabrication de l’Eurofighter et dispose d’une base industrielle de défense autonome. Cette maîtrise technologique se traduit par un accès à l’électronique embarquée avancée, une gestion indépendante des systèmes et une capacité de maintenance sans tiers. Le Maroc doit recourir à des prestataires externes pour l’entretien de sa flotte. Jusqu’à une date récente, ses F-16 devaient être envoyés au Portugal ou en Espagne pour les réparations majeures — une dépendance logistique structurelle.

Ce déséquilibre économique explique aussi les trajectoires différentes des deux pays. Le Maroc a augmenté ses dépenses militaires de 2,6 % pour atteindre 5,5 milliards de dollars en 2024, principalement pour le personnel, selon l’Institut d’études sur la paix de Stockholm (SIPRI). L’Algérie, dotée de revenus gaziers, a augmenté les siennes de 12 % sur la même période. Entre les deux, le Maroc et l’Algérie monopolisent 90 % des achats militaires en Afrique du Nord, estimés à quelque trente milliards de dollars, selon les mêmes sources. Manuel Morato synthétise cette réalité : « Le Maroc se réarme avec ce qu’il peut et l’Algérie avec ce qu’elle veut. »

Les guerriers du détroit calculent l’improbable

D’autres responsables militaires espagnols, notamment Francisco José Gan Pampols, ancien lieutenant-général et directeur du Centre de renseignement des forces armées espagnoles (CIFAS), développent des scénarios plus explosifs. Selon des déclarations recueillies par El Español le 31 août 2026, Gan Pampols affirme que l’Espagne serait capable de « neutraliser le Maroc en 24 heures » en cas d’invasion de Ceuta. Il énumère l’arsenal : aviation, marine, artillerie, missiles Taurus, ciblant ports, aérodromes, réseaux de communication et infrastructures énergétiques. Environ 3 000 militaires espagnols stationnent déjà à Ceuta. Les bases de Rota et de Morón constitueraient les points d’appui logistiques pour acheminer renforts et munitions vers le détroit de Gibraltar.

Cependant, tous les experts consultés conviennent que cette hypothèse demeure « extrêmement improbable ». Il s’agit d’exercices d’état-major, de scénarios contingents, non d’une menace réelle documentée. Ces énoncés reflètent davantage une vigilance croissante de Madrid face à la modernisation marocaine et un besoin de maintenir la crédibilité de sa dissuasion.

L’inquiétude sous les assurances

Malgré ces déclarations rassurantes, la tension monte à Madrid. Le Maroc, bien que restant en retrait financier, accélère sa modernisation. L’acquisition de systèmes de défense aérienne modernes — notamment le bouclier antiaérien israélien — complique la position espagnole. Et un domaine particulier inquiète : les drones. Francisco Bendala, ancien lieutenant-colonel espagnol, reconnaît que « sur les drones, le Maroc nous bat » — un aveu qui signale un glissement dans l’équilibre technologique dans un secteur devenu central pour les guerres modernes.

L’Espagne conserve la première position stratégique, mais elle dépend d’éléments intangibles : formation des pilotes, professionnalisme, capacité de maintenance, opérabilité en coalition, integration OTAN. Ces qualités ne s’achètent pas sur les marchés internationaux et aucune transaction d’armement seule ne peut les supplanter. C’est ce que rappelle Morato en concluant : la supériorité existe, mais elle est conditionnelle et doit être continuellement entretenue.