Une réponse tarifaire en pleine campagne électorale

Christine Fréchette a choisi mardi matin, entre deux meetings de campagne, de convoquer la presse à Québec pour détailler une riposte tarifaire aussi symbolique que concrète. Selon les chiffres qu’elle a brandis, environ 1,5 milliard de dollars de contrats publics seront réservés aux entreprises locales d’ici janvier 2027, soit une fraction des 26 milliards de marchés publics québécois attribués chaque année pour des contrats dépassant 25 000 dollars, selon les dernières statistiques du Conseil du trésor. Une enveloppe qui, si elle est modeste au regard du volume total, représente une première dérogation aux accords commerciaux internationaux pour la province. « Il y a 1,5 milliard de contrats qui pourraient être touchés par nos mesures adoptées », a-t-elle déclaré, soulignant que ces contrats ne sont qu’une partie de l’ensemble des marchés publics québécois.

Cette initiative s’inscrit dans un contexte où les contre-tarifs fédéraux, entrés en vigueur dans la nuit de lundi à mardi, visent à répliquer aux nouvelles salves tarifaires de l’administration Trump. Québec estime que 5 % des importations québécoises en provenance des États-Unis sont désormais frappées par ces mesures, un chiffre qui monte à 8 % pour l’ensemble du Canada. Une pression commerciale que la première ministre a qualifiée d’« intimidation », opposant à cette stratégie deux options : « Soit on s’incline et on finit à genoux, soit on garde la tête haute et on se tient debout. Comme première ministre, j’ai fait mon choix : je vais me tenir debout pour le Québec. »

Un levier économique à géométrie variable

Le dispositif repose sur trois piliers : la réservation de certains appels d’offres aux entreprises québécoises ou canadiennes, l’exigence que les biens soient produits ou transformés localement, et l’attribution d’une marge préférentielle de 15 % basée sur la valeur ajoutée québécoise ou canadienne. Christine Fréchette a justifié cette approche par le faible poids des entreprises américaines dans les soumissions publiques québécoises : elles représentent moins de 10 % des firmes déposant des offres, un pourcentage qu’elle juge « pas très élevé, mais tout de même significatif pour celles qui se voient écartées ». « Même une seule entreprise écartée peut faire une différence pour les entreprises du Québec », a-t-elle argumenté.

Pour amplifier l’effet de cette politique d’achat local, la cheffe de la CAQ a appelé la population à jouer un rôle actif. Selon ses calculs, si chaque famille québécoise augmentait de 25 dollars par semaine ses dépenses auprès d’entreprises locales, cela injecterait à terme 3 milliards de dollars dans l’économie québécoise. Une estimation qui, bien que théorique, vise à mobiliser les citoyens autour d’un effort collectif. « On a besoin de se serrer les coudes, plus que jamais », a-t-elle lancé, flanquée de ses ministres Bernard Drainville et Samuel Poulin.

Des critiques convergentes sur le fond et le calendrier

Cette annonce n’a pas manqué de susciter des réactions, notamment de la part des oppositions. Charles Milliard, chef du Parti libéral du Québec, a dénoncé une « instrumentalisation de la crise » à des fins électorales, soulignant qu’aucun autre premier ministre canadien n’avait convoqué de Conseil des ministres spécial la veille. Paul St-Pierre Plamondon, du Parti québécois, a quant à lui qualifié le « bouclier » de « pression inflationniste supplémentaire » sur les entreprises, tandis qu’Éric Duhaime, chef conservateur, a parlé d’une « opération de diversion » visant à détourner l’attention des enjeux réels.

Du côté de Québec solidaire, Ruba Ghazal a pointé le caractère temporaire des mesures, estimant que « l’approvisionnement public comme levier pour renforcer notre économie ne devrait pas être une exception, mais la norme ». Elle a également critiqué l’incapacité de la première ministre à chiffrer précisément l’impact des contre-tarifs fédéraux sur les entreprises québécoises, un flou que Christine Fréchette a attribué à la récente entrée en vigueur des mesures. « Cet impact devrait se situer autour de 5 %, selon les meilleures données qu’on a », a-t-elle tempéré, tout en reconnaissant que les remises fédérales pourraient annuler partiellement ces frais.

Une mesure sous le feu des contradictions fédérales

Christine Fréchette a justifié son initiative par la nécessité de protéger l’économie québécoise face à l’escalade commerciale, mais aussi par son refus de voir le Québec « s’incliner » devant les pressions américaines. Pourtant, Ottawa a rapidement démenti certaines de ses affirmations. La première ministre avait évoqué des « gains » obtenus grâce à des ajustements dans le programme fédéral de remises, une aide destinée à compenser la valeur des contre-tarifs. Or, le gouvernement fédéral a rétorqué que ces mesures étaient déjà prévues il y a deux semaines et que les provinces, dont le Québec, avaient contribué à leur élaboration. « Bon, de ce côté-là, le fédéral a décidé d’aller de l’avant avec une approche dollar pour dollar. Alors, on va voir comment se déploie », a-t-elle concédé, sans plus de précision.

Alors que la campagne électorale s’intensifie, cette annonce illustre la tension entre une réponse immédiate aux défis économiques et les calculs politiques d’une première ministre en quête de réélection. Si le « bouclier » Fréchette peut séduire par son volontarisme, son efficacité réelle dépendra autant de la mobilisation citoyenne que de la capacité des entreprises locales à saisir ces opportunités. Une chose est sûre : dans cette guerre tarifaire, le Québec mise sur ses propres armes — même si elles sont limitées.