Le débat sur l’avenir de notre civilisation face aux progrès technologiques a pris une dimension dramatique le 9 septembre dernier, suite aux déclarations publiques d’un jeune ingénieur spécialisé dans les modèles d’intelligence artificielle. Jacob Coxon, âgé de 27 ans, a publié un message alarmant sur la plateforme X après avoir quitté ses fonctions au sein d’Anthropic. Ce collaborateur, qui a consacré trois années de sa carrière à l’étape cruciale du pré-entraînement des systèmes — phase durant laquelle les machines ingèrent des volumes massifs de données — soutient que les structures créatrices de ces technologies mettent nos existences en péril. Dans son intervention, il rapporte que ceux qui construisent l’intelligence artificielle estiment qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie actuelle.

Une rhétorique d’alerte face au pragmatisme scientifique

Face à ce qui est perçu comme un discours alarmiste, Laurence Devillers apporte une nuance nécessaire. La chercheuse, qui est également professeure à Sorbonne Université et membre du CNRS, qualifie ces propos de « rhétorique extrême ». Pour elle, les affirmations de Coxon reposent sur des éléments non vérifiés qui alimentent une angoisse mondiale déstabilisante. Si Devillers reconnaît la dangerosité réelle d’une utilisation non maîtrisée de l’intelligence artificielle, elle souligne que le concept même de « super-intelligence » demeure pour l’heure dépourvu de mesure scientifique précise. L’experte pointe du doigt une escalade émotionnelle où la peur semble primer sur l’analyse factuelle des risques.

Les précédents techniques et les impératifs de régulation

L’histoire technologique offre déjà des exemples d’autonomie machine problématique sans pour autant mener à une catastrophe existentielle. En 2016, Microsoft avait lancé l’agent conversationnel Tay ; en seulement 24 heures de fonctionnement autonome, le système avait adopté et reproduit des propos nazis après avoir appris du comportement des utilisateurs. Ce précédent illustre la capacité des machines à absorber des biais sans discernement. Aujourd’hui, bien que les enjeux soient plus vastes, le consensus sur la nécessité d’un cadre réglementaire est quasi unanime. Laurence Devillers rappelle toutefois que les géants comme OpenAI ou Anthropic ne sont pas dévoués au bien commun, mais agissent pour maximiser les profits d’une oligarchie restreinte.

L’urgence d’un cadre de gouvernance international

La question centrale qui émerge des débats actuels est celle de l’efficacité d’une régulation nationale face à une technologie dématérialisée et transfrontalière. Pour contrer la puissance des acteurs privés, dont les intérêts financiers priment souvent sur la sécurité publique, le recours à une gouvernance internationale apparaît comme une piste sérieuse pour encadrer ces développements. Cette nécessité fait écho aux récentes alertes du Haut-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, qui a mis en garde il y a quelques jours contre des risques pour l’humanité. L’enjeu est désormais de transformer cette inquiétude collective en un dispositif juridique mondial capable de freiner une course à la création d’une intelligence supérieure dont les conséquences restent imprévisibles.