Une chirurgienne brésilienne au salaire de stagiaire

La Dr Cecille Accioly connaissait la France bien avant d’y poser ses valises. Petite, elle y apprenait le français au fil de séjours passés auprès de son père, chercheur en biologie. C’est en 2021 qu’elle s’y installe avec son mari et leurs deux enfants, désireuse de leur faire découvrir ce pays. Le séjour devait durer quelques mois ; il s’est prolongé sur plusieurs années.

Pour pouvoir exercer, la chirurgienne vasculaire diplômée au Brésil a dû endosser le rôle de faisant fonction d’interne (FFI). Le récit qu’elle livre dans le podcast dit l’écart entre le projet et le quotidien : « On s’est retrouvés avec un salaire de stagiaire aux alentours de 1 600 euros net alors qu’un loyer à Paris tourne aux alentours de 1 500 euros pour une famille de quatre pour un 40-45 mètres carré, on a dû consommer beaucoup de nos provisions ». Autrement dit, une rémunération de 1 600 euros net mensuels face à un loyer parisien de 1 500 euros pour un logement de 40 à 45 mètres carrés, avec quatre personnes à charge. « Avec mon mari, on s’est très souvent posé la question, pourquoi on reste ? », confie-t-elle encore.

Une généraliste tunisienne passée par l’aide à domicile

Le chemin de la Dr Babay Rais Asma n’a pas davantage ressemblé à une ligne droite. Formée en Tunisie, elle s’attendait à décrocher vite un poste de médecin généraliste dans un pays où, selon ses mots, « il y a beaucoup de demandes et un manque de médecins ». Les réponses à ses candidatures ne sont jamais venues. Elle a donc mis de côté son projet professionnel afin de s’occuper de son fils, chez qui un handicap a été diagnostiqué, et a exercé pendant un an et demi comme auxiliaire de vie sociale (AVS).

« Je ne m’attendais pas du tout à avoir ce parcours, cette trajectoire de vie, du tout, du tout, du tout », raconte-t-elle dans ce premier épisode. Elle y évoque aussi « beaucoup de moments de désespoir », avant de parler de rebond. La praticienne est aujourd’hui psychiatre, après avoir décroché son diplôme français.

Des effectifs nombreux, des statuts fragiles

Ces deux histoires ne relèvent pas de l’exception. D’après le Quotidien du Médecin, quelque 7 000 à 10 000 praticiens diplômés hors de l’Union européenne exercent actuellement en France. Les décomptes divergent toutefois : un autre document du dossier, publié sur le site lesocial.fr, avance le chiffre de 5 000 médecins à diplôme étranger travaillant à l’hôpital sans inscription à l’Ordre, dans une situation marquée par la précarité et l’instabilité attachées à leur statut.

Ce même document, qui s’appuie sur les données du Conseil national de l’Ordre des médecins, indique qu’en 2023 les praticiens à diplôme étranger exerçant à l’hôpital en activité régulière comptaient pour 13,4 % des 197 417 médecins actifs en France, une progression d’environ 85 % depuis 2010. Un peu moins de la moitié d’entre eux détenaient un diplôme européen. À ce total s’ajoutent environ 3 000 médecins engagés dans une démarche de reconnaissance de diplôme.

Une procédure longue face à des besoins pressants

Le dossier détaille la mécanique de cette reconnaissance. Un diplôme obtenu dans l’Union européenne est reconnu d’office, ce qui n’est pas le cas lorsqu’il vient d’ailleurs. Les praticiens concernés doivent franchir des épreuves de vérification des connaissances (EVC), qu’ils préparent en parallèle d’un travail hospitalier déjà entamé, sous des statuts précaires et pour une rémunération inférieure à celle des internes français, avec des contrats de six mois renouvelables. Suit le « parcours de consolidation », d’une durée de deux ans, toujours à l’hôpital, avant le dépôt d’un dossier auprès de la Commission d’autorisation, rattachée au ministère de la Santé, en vue d’une autorisation d’exercice.

Le dossier revient sur un épisode marquant : en décembre 2023, la décision avait été prise de ne pas renouveler au 1er janvier 2024 le contrat des candidats non reçus aux EVC de 2023. L’affaire, reprise dans les médias, avait suscité de vives réactions et mis en lumière la situation de ces praticiens. Le gouvernement les avait finalement autorisés à poursuivre leur activité grâce à des attestations provisoires d’exercice, dans l’attente d’une nouvelle session des épreuves en 2024.

Ce que le dossier ne permet pas de savoir : la répartition actuelle des praticiens entre les différentes étapes de ce parcours, ni l’orientation future de la procédure. La série Corps étrangers doit se poursuivre avec d’autres témoignages, notamment ceux du Dr Félipe Orta et du Dr Lotfi Khelfat, et aborder d’autres difficultés, à commencer par la langue. Un point mérite d’être suivi : la réglementation évolue régulièrement, et la tension entre la lenteur de la reconnaissance et l’urgence des besoins de médecins demeure entière.