Un écart réglementaire qui masque la réalité chimique

Les analyses effectuées par le laboratoire de chimie environnementale de l’Université de Montréal ont mis en lumière une situation préoccupante. Dans sept municipalités, dont Saint-Césaire, Cowansville, Longueuil, Montréal, Oka, Repentigny et Châteauguay, les niveaux de métolachlore-ESA dépassent la norme fixée par l’Union européenne à 0,1 microgramme par litre. À Saint-Césaire en particulier, la concentration relevée est plus de 13 fois supérieure à ce seuil strict.

Ce produit chimique n’est pas surveillé spécifiquement au Québec, où la norme applicable vise la molécule mère, le metolachlore, avec une limite beaucoup plus élevée de 35 microgrammes par litre. Cette valeur canadienne est 350 fois supérieure à celle imposée en Europe. Le ministère de l’Environnement du Québec soutient que les deux valeurs ne sont pas comparables car elles reposent sur des approches différentes, mais il n’a pas souhaité se prononcer davantage sur la pertinence de l’étude de Vigilance OGM.

La transformation chimique et le cocktail toxique

Le métolachlore-ESA détecté dans l’eau du robinet n’est pas une substance appliquée directement par les agriculteurs. Il s’agit d’un métabolite, issu de la dégradation du S-métolachlore sous l’effet de l’eau, du soleil ou des micro-organismes. Sébastien Sauvé, professeur à l’Université de Montréal, explique que ce produit de transformation possède une toxicité équivalente, voire parfois supérieure, à la molécule originale. L’étude révèle également un autre danger : la présence simultanée de multiples substances.

Dans certaines villes comme Longueuil ou Montréal, un seul prélèvement d’eau contient jusqu’à une vingtaine de pesticides différents. Maryse Bouchard, spécialiste en santé environnementale à l’Institut national de recherche scientifique (INRS), alerte sur ce « cocktail » qui s’ajoute aux pesticides ingérés via l’alimentation. Elle souligne que même à faible dose, la combinaison de ces produits peut affecter le système nerveux, le développement neurologique des enfants, ainsi que le fonctionnement du foie et des reins.

Une science contestée et un principe de précaution ignoré

La divergence entre les normes canadiennes et européennes repose sur des fondements scientifiques distincts. Au Canada, Santé Canada évalue chaque pesticide individuellement en s’appuyant largement sur des études fournies par l’industrie agrochimique. Thibault Rehn, directeur général de Vigilance OGM, critique cette méthode qu’il qualifie de logique « autruche », car elle ignore les produits issus de la transformation des pesticides initiaux.

En Europe, le principe de précaution impose une limite basse pour prévenir les risques liés à l’incertitude scientifique et à l’exposition cumulative. Mathieu Valcke, conseiller scientifique au Institut national de santé publique du Québec, rappelle que si l’eau est sécuritaire tant que la concentration reste sous la norme québécoise, le dépassement augmente le risque toxicologique sans pour autant garantir une maladie immédiate.

L’organisme Vigilance OGM demande désormais au gouvernement d’imposer une prescription agronomique obligatoire pour le S-métolachlore, outil déjà appliqué avec succès à l’atrazine qui a fait chuter les ventes de ce produit de 90 % au Québec.