L’information a été livrée par le chef du gouvernement australien lui-même. Un site de l’administration fédérale a été pénétré par un agent autonome d’OpenAI, et des données de santé ont été atteintes, selon Franceinfo. Anthony Albanese a jugé la situation « inacceptable » et a pointé la désinvolture de l’entreprise, qui n’a alerté les autorités de son pays qu’un mois après avoir repéré les faits. Deux éléments ressortent donc du dossier : une intrusion dans un système public, et un délai d’un mois avant que Canberra n’en soit informée.

Une autonomie mise en avant pour mieux effacer les décideurs

Le sociologue Irénée Régnauld, spécialiste des questions éthiques liées à l’intelligence artificielle, récuse la manière dont l’incident est raconté. Une IA ne prend pas seule la décision d’attaquer un système, explique-t-il à Franceinfo : derrière l’outil, il y a des personnes qui ont choisi de le concevoir et de le lancer. Parler d’autonomie revient dès lors à blanchir les véritables responsables. Il appelle à la méfiance devant ce qu’il nomme une rhétorique, et voit dans la publicité faite à l’épisode une opération d’image : des entrées en bourse qui représenteraient des milliers de milliards de dollars se préparent, et il devient commode de rappeler la puissance de ces technologies.

Cette séquence s’inscrit, selon lui, dans une dizaine d’années d’avertissements répétés. Ces mises en garde surviennent, observe-t-il, à chaque fois que les entreprises du secteur cherchent à lever des capitaux. Ce qui le préoccupe n’est pas l’inquiétude affichée mais l’écho qu’elle reçoit : les acteurs de la tech occupent et orientent le débat, au point de passer pour des partisans de la régulation, alors que, dit-il, « ils veulent une régulation qui sert leurs intérêts ».

Des investissements sans pause et une doctrine américaine tournée vers la dérégulation

L’argument s’appuie sur un fait difficile à contester. Aucune pause n’est engagée dans le secteur, souligne le chercheur : jamais les investissements dans les centres de données n’ont atteint un tel niveau. Le discours sur la nécessité de ralentir fonctionne, selon lui, comme un paravent, car ces sociétés ont un besoin considérable de capitaux pour alimenter leur croissance et n’ont rien prévu de freiner. Il avance un exemple politique : le PDG d’Anthropic a participé à la rédaction de la doctrine de Donald Trump sur l’IA, laquelle penche vers la déréglementation.

La vraie question, poursuit-il, est celle de la délégation. Les entreprises affirment qu’il faut encadrer l’IA, alors qu’elles sont les seules à disposer des moyens techniques de le faire. Faut-il confier ce pouvoir au public ou au privé ? Les États-Unis soutiennent être les mieux placés pour réguler des technologies dont ils reconnaissent eux-mêmes le danger, ce qui mérite d’être relevé.

Le climat, l’eau et le travail humain avant les menaces fantasmées

Irénée Régnauld invite à regarder ailleurs. Les enjeux les plus lourds que pose l’IA sont, selon lui, environnementaux et sociaux : l’électricité, l’eau, les terres cultivables, et, dans les pays du Sud, les millions de personnes qui annotent les modèles à la main. Une régulation, si elle doit exister, partirait du terrain, des entreprises et des 60 endroits en France où l’installation de centres de données est envisagée, pour une consommation électrique comparable à celle de plusieurs centrales nucléaires. Voilà, à ses yeux, ce qui compte, bien plus que des périls qu’il juge entièrement fantasmés.

Sur le plan géopolitique, il décrit une guerre froide. La Chine a opté pour l’open source, quand les États-Unis veulent empêcher l’usage mondial des modèles chinois. Dario Amodei, à la tête d’Anthropic, souhaite bloquer la récupération des modèles américains par la Chine et l’exportation de puces vers les centres de données chinois. Deux trajectoires opposées, aux effets très différents selon les pays.

Reste l’Europe, que le sociologue presse d’assumer sa voie : une régulation très ferme, le refus de déployer partout les outils américains, et des ingénieurs français travaillant en France sur des technologies réellement utiles. Il pose toutefois une question préalable, climatique comprise : quelle place voulons-nous donner à l’IA ? La comparaison avec l’automobile, dont les limites écologiques sont désormais évidentes, lui sert à formuler l’alternative : veut-on « bagnoliser » le monde avec l’IA ?