Un groupe rentable face à un projet social explosif

Infopro Digital, maison mère de titres comme L’Usine Nouvelle ou LSA, affiche en 2024 un chiffre d’affaires de 141,6 millions d’euros pour ses filiales Groupe Moniteur et Gisi, selon les syndicats. Ces derniers relèvent une marge opérationnelle de plus de 27 %, soit un Ebitda de 38,4 millions d’euros. Pourtant, la direction du groupe — contrôlé par le fonds d’investissement anglo-saxon TowerBrook — a annoncé en mai 2026 la suppression de 19 postes de secrétaires de rédaction. L’argument avancé ? L’intelligence artificielle Digi pourrait assurer 70 % des tâches des SR, chargées traditionnellement de la vérification des faits, de la correction des articles et de la mise en page. Deux nouveaux postes de chefs d’édition seraient créés pour superviser les contenus, tandis que l’outil automatiserait les tâches répétitives. Cette réorganisation, dévoilée lors d’un comité social et économique, a déclenché une grève des quelque 250 journalistes des 26 titres du groupe au printemps 2026. Les syndicats SNJ, SNJ-CGT, FO, Unsa et CFDT dénoncent un projet « totalement improvisé », jugeant qu’il « n’est ni humainement, ni techniquement, ni journalistiquement viable ». Pablo Aiquel, délégué syndical SNJ-CGT, résume l’enjeu : « Notre première crainte, c’est qu’on extirpe de nos équipes le métier de journaliste chargé de la vérification des faits et de la qualité des contenus. »

La justice impose un moratoire avant tout licenciement

Saisie en référé par le CSE de Gisi, la justice a rendu sa décision le 15 septembre après des auditions le 18 août. Les magistrats ont suspendu le plan d’Infopro Digital, estimant qu’en l’absence de tests concrets, il exposait les salariés à un « risque grave et caractérisé » sur leur santé. Isabelle André, présidente de Gisi et directrice exécutive d’Infopro Digital, a confirmé que la direction suspendait le projet le temps de finaliser les tests déjà en cours depuis plusieurs mois. « Nous allons poursuivre les tests et faire des numéros complets », a-t-elle déclaré, tout en se réservant la possibilité de faire appel. La justice a également exigé la production d’un « numéro zéro », un prototype non publié destiné à évaluer l’impact réel de l’IA sur les rédactions. Les salariés, eux, réclament que la vérification des faits reste de leur ressort et que l’outil fasse correctement son travail. « Il n’y a pas eu de numéro zéro pour mesurer l’impact concret sur la rédaction », souligne Pablo Aiquel. « C’est un test grandeur nature, un prototype qui ne sera pas diffusé mais reproduit à l’identique. »

Un précédent qui dépasse le cadre d’Infopro Digital

La décision du tribunal de Créteil s’inscrit dans un débat plus large sur l’IA dans les médias. Plusieurs rédactions françaises, comme L’Équipe, sont confrontées à des projets similaires où l’automatisation menace des postes traditionnels. Infopro Digital n’en est pas à son premier conflit : en 2025, les syndicats avaient déjà saisi la justice pour exiger une consultation officielle sur l’utilisation de l’IA générative. La grève du printemps 2026 a révélé une fracture entre une direction axée sur la rentabilité et des journalistes attachés à la qualité éditoriale. Isabelle André a rappelé que des postes de reclassement avaient été proposés à tous les secrétaires de rédaction, certains ayant refusé. « Les parties coordination et relecture globale doivent rester entre les mains de chefs d’édition », a-t-elle insisté, tout en maintenant que l’IA ne remplacerait pas intégralement le travail humain. Pour l’heure, le tribunal a tranché : sans preuve tangible de l’innocuité du projet, les licenciements sont suspendus. La balle est désormais dans le camp d’Infopro Digital, qui devra démontrer, preuves à l’appui, que son outil Digi ne menace ni les emplois ni la qualité de l’information.