La mutation idéologique des classes moyennes supérieures

L’analyse sociologique menée par Camille Peugny, professeur à l’Université Paris-Saclay et chercheur au laboratoire PRINTEMPS, révèle un glissement profond dans les mentalités françaises. Il y a quarante ans, on documentait plutôt un « virage à gauche » parmi ces mêmes catégories sociales. Aujourd’hui, la situation est inversée : une augmentation de 15 ou 20 points sur des périodes relativement courtes montre que la part des individus considérant que la protection sociale coûte trop cher s’accroît rapidement. Ce changement d’attitude ne se limite pas à une simple opinion ; il produit des dynamiques idéologiques concrètes qui influencent les comportements électoraux et les stratégies de vie. Le chercheur observe que cette évolution touche désormais les classes moyennes supérieures, qui étaient autrefois plus fréquemment issues des classes populaires et sensibles aux valeurs traditionnelles de la gauche.

L’égoïsme comme nouvelle contrainte sociale structurelle

Le sociologue utilise le terme d’« égoïsme » non pas pour une charge morale, mais pour décrire un mécanisme structurel. Il définit cet état comme la subordination systématique de l’intérêt d’autrui au propre intérêt individuel. Cette logique s’impose dans tous les domaines, depuis l’école jusqu’au monde du travail, sur les ruines d’un État social en recul. Robert Castel avait déjà alerté dès le début des années 1990 sur la destruction du lien social par l’affaiblissement de cet État. Pour Peugny, l’égoïsme larvé progresse précisément là où l’État se retire au profit d’une logique de responsabilisation individuelle. La majorité des cadres adhèrent de manière croissante aux grands principes idéologiques du néolibéralisme, vantant la libre concurrence et le mérite individuel, en dépit des données scientifiques qui documentent depuis vingt ans les dégâts de ces approches.

Les chiffres d’une société en tension et les enjeux budgétaires

Les données chiffrées illustrent l’ampleur de ce phénomène de reproduction sociale. D’ici à 2040, 9 000 milliards d’euros seront transmis par les premières cohortes du baby-boom à la génération suivante, consolidant des inégalités patrimoniales massives. Parallèlement, le système éducatif a connu une massification spectaculaire : aujourd’hui, on compte environ 3 millions d’étudiants en France, contre seulement la moitié des individus nés en 1950 qui ne fréquentaient pas l’enseignement secondaire il y a soixante ans. Cependant, cette démocratisation scolaire n’a pas entraîné une mobilité sociale proportionnelle. Parmi ces 3 millions d’étudiants, presque 30 % sont issus des classes populaires, ce qui suggère que la lutte pour les places s’intensifie entre groupes sociaux plutôt qu’elle ne favorise l’ascenseur social traditionnel. Les tensions se cristallisent également autour des politiques publiques : le Parlement devrait reprendre l’examen du budget 2026, initialement prévu pour geler le RSA, les APL et les retraites afin d’économiser 3,6 milliards d’euros, une mesure qui a finalement été abandonnée en décembre sous pression parlementaire. Cette situation budgétaire révèle la difficulté persistante de la gauche à dépasser un plafond électoral face à ces nouvelles grilles de lecture individualisantes.