Un archipel jamais rendu, un traité jamais signé

Les Kouriles ne sont pas un caillou parmi d’autres. L’archipel s’étire entre le Kamtchatka russe et Hokkaido japonaise, et sa partie sud — que Tokyo appelle les « Territoires du Nord » — est occupée par l’Union soviétique depuis les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, en 1945. Depuis, Moscou et Tokyo n’ont jamais signé de traité de paix formel. Quatre-vingts ans plus tard, la ligne pointillée sur les cartes tient toujours lieu de frontière, et chaque déplacement officiel d’un dirigeant russe sur place résonne comme un rappel : ces îles sont russes, elles le resteront, et il n’y a rien à négocier.

Qu’un président en exercice s’y rende pour la première fois n’est donc pas une visite de courtoisie. C’est une signature.

Pourquoi Tokyo prend le geste au sérieux

Le Japon revendique officiellement quatre des îles méridionales de l’archipel. Cette revendication n’est pas décorative : elle structure le discours diplomatique japonais depuis la guerre froide, elle nourrit un électorat sensible à la question du souvenir, et elle sert de préalable à toute normalisation véritable avec la Russie. Voir Vladimir Poutine fouler personnellement ce sol, dans un contexte où les relations entre les deux voisins se dégradent, revient à condamner publiquement la perspective d’un compromis.

Le déplacement intervient en effet sur fond de tensions croissantes entre Moscou et Tokyo. Le Japon, membre du G7, s’est aligné sur les sanctions occidentales visant la Russie depuis 2022, et la Russie a en retour durci son ton à l’égard d’un voisin qu’elle range désormais dans le camp hostile. Le dialogue sur les Kouriles, déjà anémique, est de facto suspendu. La visite de jeudi vient acter cette rupture plus qu’elle ne la provoque.

Un signal envoyé au-delà du Japon

On aurait tort de lire ce déplacement comme une simple pique adressée à Tokyo. En se rendant à l’extrême est de son territoire, le président russe rappelle aussi que la Russie est une puissance du Pacifique — quand le regard mondial se porte sur l’Ukraine et l’Europe, Moscou entend ne pas laisser croire qu’elle aurait déserté son flanc asiatique. Le message vaut pour Tokyo, mais aussi pour Washington, Séoul et Pékin, chacun ayant ses raisons de scruter ce que fait la Russie sur sa façade orientale.

Qu’on nous permette de le relever : la mise en scène territoriale a ceci de commode qu’elle coûte peu et parle fort. Un avion, quelques images, et voilà rappelée une souveraineté que nul, dans les faits, ne conteste sur le terrain.

Ce qui reste à surveiller

À ce stade, plusieurs inconnues subsistent : la nature exacte des annonces faites sur place par le président russe, la réponse diplomatique formelle du gouvernement japonais, et les éventuelles mesures de rétorsion — économiques, consulaires ou militaires — qui pourraient suivre dans les jours à venir. La question de savoir si cette visite marque un point d’étape isolé ou l’ouverture d’une séquence plus large de démonstrations russes dans le Pacifique nord reste, elle aussi, ouverte.

Pour le lecteur, deux repères utiles : surveiller la réaction officielle de Tokyo dans les prochains jours, et observer si des exercices militaires russes accompagnent, ou suivent, ce déplacement. C’est là, plus que dans les communiqués, que se lira la véritable température entre les deux voisins.