Ottawa a regardé le pire scénario

Mark Carney a expliqué, dans une longue entrevue au New York Times, avoir examiné la possibilité d’une intervention militaire américaine contre le Canada. Il n’a pas détaillé ce que recouvrait cet examen, mais il a dit qu’un premier ministre devait se préparer aux risques les plus extrêmes. Le bureau du premier ministre, sollicité par Radio-Canada, n’a pas contesté cette lecture ; il a plutôt soutenu qu’il serait irresponsable de ne pas soumettre de telles hypothèses à une évaluation sérieuse. La ligne est claire, même si elle demeure inconfortable : le scénario n’est pas présenté comme probable, mais comme suffisamment sérieux pour ne pas être écarté d’un revers de main.

Cette précision importe. Le dossier ne dit pas qu’une opération militaire a été décidée, ni même qu’elle ait été préparée dans ses modalités concrètes ; il dit qu’elle a été étudiée comme un « risque extrême ». Il faut s’en tenir là. Le vocabulaire choisi par Carney relève de la prévention politique, pas de l’alerte militaire. Mais qu’un chef de gouvernement canadien juge nécessaire de considérer ce type d’hypothèse en dit long sur la dégradation du climat avec Washington.

La relation avec Trump reste tendue, mais suivie de près

L’entrevue s’inscrit dans un contexte où Donald Trump a relancé à plusieurs reprises l’idée d’un Canada transformé en 51e État américain. Selon le New York Times, les deux hommes se sont parlés fréquemment, y compris depuis l’échec des négociations commerciales le mois dernier. Carney a confirmé cette fréquence des échanges et a présenté la relation comme directe : on décroche le téléphone, on parle des problèmes, puis on avance. Le propos est pragmatique, presque sec ; il dit surtout qu’Ottawa ne coupe pas les ponts, même quand les ponts grincent.

Le New York Times rapporte aussi que Carney a voulu réduire la vulnérabilité canadienne sur plusieurs dossiers concrets. Il a évoqué la dépendance à Starlink, le service Internet par satellite d’Elon Musk, ainsi que la recherche d’alternatives aux avions de chasse F-35. Il a également parlé d’un effort plus large pour diversifier les partenaires du Canada, y compris sur le plan économique. Là encore, le fond compte plus que la formule : il s’agit de rendre le pays moins exposé à l’humeur américaine, sans rompre avec les États-Unis.

Énergie, potasse et industrie automobile au centre des calculs

Carney a aussi défendu l’idée qu’un accord commercial mutuellement avantageux restait possible entre les deux pays. Le dossier cite plusieurs dossiers précis sur lesquels il s’appuie. Le Canada fournit près de 90 % de la potasse utilisée par les États-Unis comme composant essentiel des engrais, et environ 60 % des importations américaines de pétrole proviennent du Canada. À cela s’ajoute le fait que le secteur automobile demeure fortement intégré de part et d’autre de la frontière ; Carney a d’ailleurs rappelé qu’il a 61 ans et que ce secteur l’accompagne depuis toujours. L’argument est limpide : couper brutalement ces liens aurait un coût pour les deux camps.

Le premier ministre a aussi laissé entendre que le Canada pourrait approfondir ses relations économiques avec la Chine dans des domaines autres que militaires. Le point n’est pas anodin, car il confirme une stratégie de diversification déjà visible dans l’entrevue. Il ne s’agit pas d’un virage spectaculaire, mais d’une série d’ajustements pour éviter qu’un seul voisin dicte tous les termes. Dans cette logique, l’énergie canadienne reste un levier possible, mais Carney s’est dit très réticent à limiter ou taxer ces exportations vers les États-Unis.

Ce qui reste ouvert, et ce qui ne l’est pas

Le dossier laisse plusieurs zones d’ombre. Rien n’indique le contenu exact de l’évaluation menée par Ottawa sur une éventuelle intervention militaire américaine. Aucun détail opérationnel n’est donné sur les hypothèses examinées. De même, aucune date n’est annoncée pour un retour à la table des négociations commerciales, même si Carney dit qu’une voie demeure possible.

Ce qu’il faut retenir, en revanche, est plus net : le gouvernement canadien ne se contente pas de réagir à Trump au jour le jour. Il anticipe, il diversifie, il durcit ses marges de manœuvre. C’est moins théâtral qu’une rupture, mais plus sérieux qu’un simple geste de communication. Et c’est bien là que le dossier se situe : dans la préparation méthodique à un voisin devenu imprévisible, sans céder à la mise en scène de la catastrophe.