Un décompte qui ne ralentit pas

Le mouvement se poursuit sans répit. L’an dernier, 805 exploitations agricoles ont définitivement arrêté en Suisse, indique l’Association des petits paysans : autrement dit, plus de deux fermes par jour. Depuis 2000, le pays en a perdu 24 267, soit 34 pour cent du total, tandis que la surface agricole utile moyenne par exploitation gagnait 7,3 hectares, une hausse de 48 pour cent. Sur un demi-siècle, devenirpaysan.ch relève que près de la moitié des exploitations ont disparu et que la taille moyenne des fermes subsistantes a doublé. La dynamique ne devrait guère s’inverser : selon l’Association des petits paysans, 42 pour cent des chefs d’exploitation helvétiques ont atteint ou atteindront l’âge de la retraite d’ici dix ans.

Trois vies, une même arithmétique

Athos, 70 ans, retraité, avait repris le domaine familial sitôt le collège terminé. Élève appliqué, il rivalisait pour la première place avec un camarade devenu directeur d’hôpital ; avec le recul, il estime qu’il aurait pu prétendre à une rémunération comparable. En face de lui, Léonard a grandi près de Lausanne dans une famille de médecins, obtenu un bachelor en économie, avant de tout interrompre pour acheter une exploitation dans le Jura. L’héritier aurait voulu suivre les études de l’autre ; l’autre les a suivies, puis abandonnées. Marlène, elle, élève des vaches laitières et gagne l’alpage de mai à octobre, tandis que son mari demeure en plaine pour le colza, le tournesol, la betterave et le blé. Son calcul est net : cinquante heures hebdomadaires, sans le jardin, la lessive, ni les tâches administratives qu’elle expédie après 21h00, une fois son fils couché. Les congés relèvent de l’abstraction : Athos n’est jamais parti enfant ; Marlène s’est absentée trois jours au printemps dernier, une première depuis la naissance de son fils, six ans plus tôt.

La place des femmes, un héritage contrarié

Née trois ans avant son frère, Marlène accompagnait son père sur l’exploitation. L’arrivée du garçon lui a retiré cette place : le tracteur lui était destiné, par tradition. Lorsqu’elle a manifesté son intention de suivre une formation agricole, l’entourage a mis ses parents en garde — elle souffrirait. Et quand elle a cherché un domaine hors du cadre familial, les vendeurs s’adressaient à son mari, lequel renvoyait vers elle. Aujourd’hui, c’est elle qui dirige et perçoit les paiements directs ; son époux est ouvrier agricole. L’inversion demeure marginale : l’Office fédéral de la statistique compte 8,1 % d’exploitations suisses dirigées par une femme. Sur l’administratif, les avis divergent franchement. Marlène évoque une charge alourdie, chaque traitement, récolte ou semis devant être déclaré sur ordinateur. Athos, devenu contrôleur d’exploitations, balaie l’argument : à ses yeux, le vrai enjeu se situe ailleurs, dans le prix.

Isolement, terre rare et attachement tenace

Le danger le plus sourd reste l’isolement. Jadis, les paysans se croisaient chaque matin à la laiterie, et l’on repérait ceux qui n’allaient pas bien. Désormais, seul le chauffeur du camion passe, venu prendre le lait à la ferme. Devenu mentor auprès d’agriculteurs en difficulté, Athos énumère ce qui finit par peser : séparation, endettement, contrôles, et l’absence d’interlocuteur. Dans un métier où la comparaison est constante, avouer que l’on n’y arrive plus demeure presque impossible. Pour qui vient d’ailleurs, racheter une ferme tient du parcours d’obstacles : à chaque fermeture, les voisins s’agrandissent, et l’arrivant sans héritage devient un rival de plus dans la course au foncier. Léonard en a fait l’expérience, installé dans le Jura depuis bientôt deux ans ; retrouver l’équivalent de son domaine dans le canton de Vaud, son origine, relevait de l’impossible. Reste, au bout du compte, un attachement viscéral. Athos compare le blé qui lève en automne à un spectacle sans équivalent. Marlène confie simplement aimer produire. Léonard, lui, affirme avoir, depuis son installation, la meilleure vie du monde.