Erik Bernasconi retrace le Tessin des années 1970
Tweet cet article
Le cinéaste tessinois Erik Bernasconi livre son troisième long métrage avec « Becaària », sorti le 2 septembre dans les salles romandes. Adapté du roman éponyme de Giorgio Genetelli, le film a remporté le Prix du public aux Journées de Soleure. Il plonge le spectateur dans la vallée de Maggia à la fin des années 1970, où Mario, adolescent de seize ans, découvre bien plus qu’un simple travail agricole : un véritable voyage initiatique vers l’âge adulte, loin des normes étouffantes de son village d’origine.
Dans la même rubrique
Un héritage littéraire choisi avec discernement
La source du projet repose sur une amitié : Giorgio Genetelli, écrivain tessinois, a vu son roman adapté au cinéma par un réalisateur qui a grandi dans les années 1980, une génération ultérieure à celle du récit. Bernasconi explique son choix lors d’une intervention au 12h45 du 1er septembre : « Les années 1970, surtout dans les régions périphériques, marquent un moment de rupture entre générations. C’est une époque où les jeunes cherchaient à se définir, à se détacher des normes établies. Pour un personnage comme Mario, cette période est une métaphore parfaite. » Le réalisateur reconnaît avoir été touché lors de sa première lecture : « Quand j’ai lu ce livre, j’ai été touché par sa tonalité, par ce flux de conscience du narrateur. C’était une légèreté mêlée à des moments dramatiques, et cela correspondait à ma sensibilité. »
L’adaptation n’a jamais été une servitude. Bernasconi précise le pacte conclu avec Genetelli : « Il m’a dit de faire ce que je voulais, tant que je ne trahissais pas l’esprit de son œuvre. J’ai pris des libertés pour transposer l’histoire à l’écran, et heureusement, il a adoré le résultat. » Cette liberté créative s’observe à chaque plan, où la délicatesse prime sur la pesanteur.
L’adolescence comme cage dorée
Le film se déploie autour de Mario, seize ans, vivant dans un petit village tessinois, entouré par la nature mais étouffé par le conformisme familial. Son père, garagiste, incarne le patriarche résolu à freiner les élans de rébellion. Après un échec scolaire, Mario est envoyé travailler dans une ferme d’altitude, chez un couple de paysans. C’est là, apparemment accueillant mais régi par une foule de règles implicites, que le jeune homme va emprunter son chemin.
Ce qu’il découvre dépasse le labeur : le contact avec la terre, la sexualité, l’amour, et une certaine forme de liberté ignorée jusqu’alors. Prisca, fille de ses nouveaux employeurs qui poursuit ses études loin du village, devient sa guide ; un médecin aux idées ouvertes l’accompagne aussi sur ce parcours de maturation. Mais ce qui distingue Mario, c’est sa volonté de déconstruire les stéréotypes de genre et d’imposer son identité au-delà des injonctions sociales. Il n’entend pas marcher sur les pas de son père : il se laisse guider par l’instinct et la naïveté qu’il considère comme des forces, non comme des faiblesses.
L’universalité cachée des années 1970
Bernasconi souligne que les adolescents d’aujourd’hui peuvent se reconnaître dans les questionnements de Mario. « Certes, les adolescents d’aujourd’hui vivent dans un monde numérique, mais les grandes étapes de l’adolescence restent les mêmes : la recherche de soi, les moments de fragilité et de grandes joies. Les similitudes sont nombreuses, même si les codes sociaux ont évolué. » L’esthétique du film s’inscrit dans cette nostalgie : paysages sublimes évoquant les tableaux de Segantini, mise en scène où les silences jouent un rôle aussi important que les dialogues, renforçant l’intensité des émotions.
Le titre même, « Becaària », reste volontairement énigmatique. Bernasconi explique qu’il s’agit d’« un mot en dialecte tessinois qui apparaît dans le roman. Il est difficile à traduire, même pour les Italiens. Je préfère que les spectateurs découvrent sa signification en regardant le film. » Cette opacité mesurée reflète la philosophie d’ensemble : laisser le spectateur cheminer, sans imposer de sens préfabriqué.
Un cinéaste confiant dans son résultat
Après avoir vu le film plus de cinquante fois, Bernasconi affirme rester « toujours heureux du résultat. Malgré les compromis nécessaires, je pense que nous avons réussi à transmettre l’émotion du livre. » La distribution réunit Francesco Tozzi dans le rôle de Mario, Sinéad Thornhill en Prisca, ainsi que Giacomo Sonzogni et Alyssa Soer. Son tournage s’est déroulé juste après la tragique inondation de la vallée Maggia à l’été 2024, moment où la solidarité entre l’équipe et la population meurtrie a marqué le projet. Le film bénéficie d’une coproduction impliquant la RSI-Radiotelevisione svizzera, Cinédokké et Cineworx Filmproduktion Basel.
Envie de suivre K-Pulse ? Inscrivez-vous au lancement de la newsletter.



