Le paysage de la défense canadienne connaît une mutation profonde sous l’impulsion d’un homme dont le parcours est aussi atypique que ses nouvelles prérogatives. Stephen Fuhr, politicien de 57 ans et ancien pilote de chasse au sein de l’Aviation royale du Canada (ARC), occupe désormais le poste stratégique de secrétaire d’État à l’Approvisionnement en matière de défense. Dans cette fonction, il dirige l’Agence pour l’investissement de la défense, une structure instaurée par le gouvernement Carney avec pour mission principale de gérer des dizaines de milliards de dollars destinés aux acquisitions militaires et d’accélérer les processus contractuels.

Un « superministre » au pouvoir élargi

L’ascension de Stephen Fuhr vers ce que certains appellent un rôle de « superministre » s’accompagne d’une concentration de pouvoirs inédite. Selon l’expert en défense Justin Massie, professeur à l’UQAM, le poste pourrait bientôt voir ses compétences élargies par un projet de loi libéral (C-31). Ce dispositif donnerait à Fuhr une autorité supérieure à celle des ministres de l’Industrie ou de la Défense nationale sur certains aspects, notamment en lui permettant d’accorder des contrats militaires sans appel d’offres pour garantir la sécurité économique du pays. Cette centralisation vise à briser les silos bureaucratiques et à répondre aux exigences de rapidité imposées par le contexte géopolitique actuel.

La rupture avec l’hégémonie américaine

Le mandat de Fuhr repose sur une volonté affichée de réduire la dépendance du Canada envers les États-Unis. Son passé d’ancien pilote de CF-18 lui confère une crédibilité technique, bien que son parcours professionnel ait été marqué par des hauts et des bas au sein de ses unités entre 1999 et 2003. Durant cette période, il a notamment participé aux patrouilles aériennes après les attentats du 11 septembre 2001.

S’il est aujourd’hui un acteur clé de l’approvisionnement, il reste marqué par son opposition historique au F-35. Alors que la communauté des pilotes considérait cet appareil comme le nec plus ultra, Fuhr s’est fait le porte-parole d’une critique virulente, dénonçant ses coûts faramineux et ses retards chroniques. Cette posture de « farouche détracteur » l’a accompagné jusque dans son entrée en politique libérale en 2015. Aujourd’hui, malgré l’annonce par le gouvernement en 2023 de l’achat de 88 appareils F-35, Fuhr continue d’explorer des alternatives, comme les avions de chasse suédois Gripen, pour diversifier la flotte canadienne.

Une accélération des contrats stratégiques

Sous sa supervision, plusieurs dossiers majeurs progressent avec une célérité notable. Le Canada a ainsi conclu l’achat d’un système de radar avancé auprès de l’Australie pour près de 2,5 milliards de dollars. D’autres acquisitions avancent rapidement, notamment les sous-marins du consortium germano-norvégien TKMS — pour lesquels le pays accordera la construction de 12 unités —, ainsi que les avions-radar suédois GlobalEye et un contrat pour plus de 60 000 fusils d’assaut de Colt Canada.

Les tensions persistantes avec l’Aviation royale

Malgré ces succès logistiques, le « Picasso » des achats militaires fait face à une résistance structurelle au sein de l’Aviation royale du Canada. L’ARC privilégie traditionnellement l’interopérabilité avec les équipements américains, ce qui entre en contradiction directe avec la stratégie de diversification de Fuhr. Pour le ministre, il s’agit d’une question de principe : produire davantage sur le sol canadien ou nouer des partenariats mondiaux variés pour assurer une résilience accrue du système d’approvisionnement militaire.